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Réalités Actuelles et Constantes Historiques Libanaises 29 Avril 1968

Réalités Actuelles et Constantes Historiques Libanaises 29 Avril 1968

Réalités actuelles et constantes historiques libanaises
Causerie faite au Rotary Club de BEYROUTH,
Par son Excellence Monsieur Jawad BOULOS,
Le Lundi 29 Avril 1968.

Je vous entretiendrai ce soir de quelques réalités libanaises actuelles, dont deux surtout nous intéressent particulièrement et semblent plus ou moins mal comprises par beaucoup de Libanais et de non-Libanais. Il s’agit, d’une part, du Liban, en tant que collectivité nationale et entité distincte, et d’autre part, des caractères spécifiques qui distinguent les habitants de ce pays. Ces réalités actuelles, qui sont également des permanences, ou constantes historiques, nous en constatons l’existence à toutes les époques de la longue histoire du Liban, en dépit des bouleversements que ce pays a plus d’une fois connus au cours des siècles révolus.

Si, pour beaucoup de Libanais, ce sujet constitue enquelque sorte un problème difficile à résoudre, c’est qu’il est généralement mal posé, ou qu’il n’est pas traité à partir de ses données exactes. Aussi, le bref exposé que je vais vous en faire n’a-t-il nullement un caractère polémique. Il ne s’agit, en effet, ni de doctrines politiques ou philosophiques, ni de théories juridiques, mais d’une analyse essentiellement et exclusivement scientifique et, par suite, impartiale et objective.

Il importe de préciser – en insistant sur le fait – que les facteurs essentiels qui ont constamment favorisé, au Liban, la formation et le développement d’une collectivité sociale et nationale distincte, marquée de caractères particuliers, sont plutôt d’ordre géographique et économique, qu’ethnique, religieux ou linguistique. En effet, tout au long des trois mille ans qui précédent l’ère ohrétienne, le Liban ancien, appelé Canaan puis Phénicie, s’était également distingué par les mêmes particularités qui distinguent le Liban moderne, alors que comme aujourd’hui, il appartenait, ainsi que la Syrie, la Palestine et la Mésopotamie, à une même famille ethnico linguistique, la famille sémitique (devenue aujourd’hui arabe), que la langue phénicienne est sœur de la langue araméenne et que la religion phénicienne était plus ou moins apparentée a celles des pays sémitiques voisins.

Très jeune Etat, ressuscité depuis peu à la vie complètement indépendante, le Liban est un des plus vieux pays du monde. Il est né à l’histoire dès la fin du IVe millénaire, en même temps que l’Egypte pré pharaonique et la Mésopotamie sumérienne, considérées, à juste titre, comme les plus anciennes agglomérations agricoles et urbaines et les berceaux des premières civilisations historiques, aïeules lointaines des civilisations du monde moderne.

Dès leur apparition sur la scène historique, et tout au long de leur évolution successive au cours des millénaires, les habitant du futur Liban (Cananéens, Phéniciens, Pré-Libanais, Libanais, etc…) se sont constamment distingués par une individualité collective originale, marquée par des caractères particuliers, qui ressemblent curieusement à ceux que l’on observe chez les Libanais de nos jours. Modèles et fixes par l’hérédité et le milieu géographique, ces caractères nationaux sont en principe et relativement permanents.

Haute muraille montagneuse entée sur le continent et Couverte sur la Méditerranée, le pays du Liban est une création de la géographie et de l’histoire, en même temps que de la volonté de ses habitants de vivre ensemble et de coopérer dans la lutte pour l’existence. Originale et particulière, cette création dure depuis les temps les plus reculés, en dépit de tous les avatars qu’elle a connus au cours de sa longue et riche histoire.

Certes, le Liban a traversé, pendant les nombreux siècles passés, plusieurs périodes longues et brumeuses, pendant lesquelles le pays et ses habitants connurent la ruine, la misère, la servitude, le morcellement et des éclipses presque totales. Mais, dès que les circonstances extérieures le permettaient, les Libanais, à toutes les époques, resurgissaient comme par enchantement, avec leurs caractères, leur vitalité et leur activité des temps antérieurs.

Il importe d’ajouter que les Libanais des temps passés, sur lesquels s’abattirent à plusieurs reprises ces catastrophes, n’étaient pas les seuls à les endurer dans ce vieux monde du Proche-Orient. Leurs voisins de Syrie, d’Irak, d’Egypte, etc, n’étaient pas mieux traités par le destin ; ils connurent, eux aussi, en même temps que les Libanais, la servitude et la misère. On peut même affirmer que, pendant ces longues et malheureuses périodes, les libanais, grâce à leurs montagnes et à la mer voisine, parvenaient à s’arranger avec les envahisseurs étrangers, pour conserver à leur pays un semblant d’existence autonome, une vassalité relativement légère, qui leur permettait de continuer à jouir d’un climat de liberté dont leurs voisins étaient plus ou moins privés.

Dès la fin du IVe millénaire, le pays du Liban (Néga, Capitale Gebal-Byblos) avait ses princes plus ou moins autonomes, et servait, comme le Liban de nos jours, d’entrepôt de marchandises et d’intermédiaire entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, important et exportant les produits et les idées. Ce rôle, les Libanais de tous les temps l’ont constamment tenu, même lorsque leur pays tombait sous le joug étranger. C’est seulement lorsque des envahisseurs continentaux fermaient complètement, pour des raisons stratégiques, l’accès de la mer, que les populations libanaises, forcées de renoncer à l’activité maritime et commerciale, se consacraient aux travaux agricoles qui, vu l’exiguïté des terres cultivables, ne pouvaient guère leur procurer les produits alimentaires nécessaires à leur subsistance. C’est pendant ces époques exceptionnelles, qui duraient parfois des siècles, que le Liban endurait la misère, l’émigration, la dépopulation. Mais, dès que ces circonstances disparaissaient, les Libanais réapparaissaient et reprenaient leur rôle multiséculaire, que la géographie et l’histoire leur ont constamment imposé.
Aujourd’hui, après plusieurs siècles d’éclipse, le
Liban de nos jours, en même temps que ses frères et sœurs de l’Orient arabe, a repris, dans cet Orient, avec son indépendance recouvrée, le rôle économique, commercial et culturel qu’il a constamment tenu au cours des âges. L’activité des Libanais contemporains, à l’intérieur et à l’extérieur, s’est très sensiblement développée, ressuscitant partiellement celle de leurs lointains prédécesseurs : les Phéniciens des temps anciens.

A ces réalités incontestables, s’opposent, on le sait, deux objections apparemment sérieuses : 1°) le témoignage peur probant de l’histoire ; 2°) les progrès scientifiques et techniques, qui auraient transformé les sociétés humaines actuelles.
PREMIERE OBJECTION :
Des penseurs, historiens ou philosophes, prétendent
que l’histoire n’a pas de sens. Elle « justifie ce que l’on veut ; elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout ». « L’histoire est ordre et désordre, plan et caprice, raison et hasard, progrès et recul ».

Ces critiques, apparemment fondées, seraient peut-être valables si elles se rapportaient à la seule histoire traditionnelle, l’histoire narrative ou descriptive, qui n’est en somme qu’une collection de faits inextricables. L’histoire traditionnelle, qui ne se distingue pas nettement du roman historique, ne permet, en effet, ni de comprendre, ni par suite d’expliquer l’évolution historique des sociétés.

Il en est autrement de l’histoire conçue comme science, exposé synthétique qui, envisageant les grands événements passés dans une large vue d’ensemble et dans leur enchaînement logique et continu, « leur découvre des perspectives ordonnées et recherche les lois qui en régissent le cours ».

En matière scientifique, il ne suffit pas en effet de savoir ; il faut encore comprendre et expliquer. « L’histoire, au point de vue scientifique, c’est la recherche des causes qui, à partir des origines et à travers bien des crises, ont produit, ont promu la civilisation ». « La recherche de ces causes générales … (amène) à entrevoir, dans l’histoire, des lois naturelles, analogues à celles qui gouvernent le monde physique… On a considère les sociétés humaines comme des organismes vivants, analogues à ceux qu’étudie la biologie ».

Apres Hérodote et Thucydide qui, dès le VIème siècle avant J-C, ont cherché à comprendre les événements du passé en recherchant les causes qui les produisent, l’historien arabe Ibn Khaldûn (1332-1406 après J-C) est le premier qui, avant le XIXème siècle, marque l’apparition de l’Histoire en tant que science.

C’est à partir du XIXème siècle, que « le succès des sciences physiques et mathématiques amène l’homme, non seulement à étudier les faits historiques, mais aussi à rechercher les lois qui gouvernent le développement passé des sociétés humaines ».

En tant que science, l’histoire « n’est pas analogue à la géométrie, mais à la physiologie, et à la zoologie ». A l’image des sciences de la nature, elle a pour but la recherche des lois qui président au développement social des collectivités humaines. Pour expliquer le passé, la science historique doit établir, analyser et interpréter les faits observes et chercher à reconstituer les causes qui les ont produits. Celles-ci sont, les unes, profondes, lointaines, générales, les autres, directes, immédiates, particulières. Les premières déterminent ou rendent possibles les événements ; les secondes les provoquent ou les déclenchent.

Quant aux faits eux-mêmes, « ce qui, dans l’histoire, Ont matière à science, ce sont les grands faits, éléments décisifs ou phénomènes généraux », Qui ne sont guère contestables en général, et surtout les faits habituels et réguliers, qui se produisent d’une manière constante ou périodique. Aussi, pour mieux déceler ces divers faits, ainsi que la continuité de leur enchaînement, le panorama historique doit-il être regardé dans une large vue d’ensemble, permettant d’embraser le plus de temps et d’espace possible. « Les grands faits de l’histoire ne se dessinent que vus des hauteurs, tandis que, au sol même, le tracé s’embrouille ou même s’efface » (Crousset).

« Lorsqu’on embrasse, par une vue d’ensemble, les diverses périodes de l’histoire d’une même nation, … on observe que, dans un grand nombre de cas, les mêmes circonstances physiques ou les mêmes influences morales ont amené les mêmes faits historiques ; que, dans d’autres cas, où ces conditions générales ont varié, les faits historiques ont aussi été modifiés : on est en droit de conclure… qu’il existe, entre ces conditions et les faits conséquents, un rapport naturel fort analogue à une loi. Les conditions générales qui influent de la sorte sur le développement des sociétés peuvent se ramener aux suivantes : Le milieu physique, … les nécessités de la lutte pou l’existence, les caractères propres à la race » (Mortet).

« Le milieu physique résulte, à la fois, du climat, de la nature du sol et de la situation géographique. Le climat stimule ou ralentit l’activité de l’homme. Le sol influe sur la nourriture de l’homme, sur l’accroissement de la population, sur la production et la répartition des richesses. La manière de vivre que le milieu entraîne réagit sur la formation du caractère. La situation géographique invite les groupes humains au mouvement ou, au contraire, leur limite l’espace. La « frontière » les fait communiquer entre eux, les met plus ou moins en contact et en conflit. Enfin, la situation géographique d’une région détermine en grande partie la forme et la direction que prend l’activité du peuple qu’il habite ».

DEIXIEME OBJECTION :
En expliquant les faits du passé, par la recherche de leurs causes, la science historique éclaire aussi ceux du présent. Elle nous amène en effet à découvrir, dans les événements actuels les plus distincts et les plus complexes en apparence, le secret de leurs combinaisons et de leurs réactions mutuelles, et à dégager les rapports ou causes profondes qui les déterminent. « L’histoire devient une science applicable, pleine de lumière sur les intérêts du présent et les chances de l’avenir, « l’école de la vie », comme l’appelle Cicéron, « l’école pratique des affaires publique » comme la concevait et l’a écrite Polybe.

Sans doute, la science et la technique ont profondément transformé le monde de nos jours ; mais l’aspect humains des problèmes actuels a beaucoup moins changé qu’il ne paraît à première vue. En réalité, si l’homme, par la science, a tout transformé autour de lui, l’âme humaine, dans ses instincts profonds, n’a guère changé depuis les origines. La vie et l’activité de l’homme, dans le présent comme dans le passé, sont en effet gouvernées par ses caractères psychologiques innés qui, façonnés par le milieu physique et transmis par l’hérédité, sont relativement permanents.