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Le Revue du Liban 21 Février 1976

Le Revue du Liban 21 Février 1976

A la découverte des témoins de notre temps

L’HISTORIEN JAWAD BOULOS AFFIRME :

< A trop vouloir réformer, on finit par détruire les nations, même les empires >

Par Farid MOUKHEIBER

Il est évident que l’œuvre d’historien de M. Jawad Boulos l’habilite à être un précieux témoin de notre temps. Il a heureusement consenti à répondre à nos questions, mais avec d’infinies précautions.

– Au-delà des outrances politiques avez-vous pu déceler que notre monde lutte pour sa transformation, pour mûrir une nouvelle conscience ?

Aucun peuple n’échappe aux « constantes de son Histoire », nous déclare notre éminent interlocuteur. Tôt ou tard, le peuple finit par restaurer son intégrité, non seulement politique, mais mentale. Je cite : « La politique, est fille de l’histoire, l’histoire est fille de la géographie et la géographie ne change pas ».

– Dans notre jungle politique ne peut-on reconstituer une vérité historique claire et précise ?

Tout d’abord, il y a lieu de préciser que c’est l’inconscience de nos dirigeants qui a mené le Liban à cet imbroglio. L’erreur consiste à croire que c’est la France, au temps du mandat, qui a créé le Liban et octroyé aux maronites des privilèges politiques spéciaux. Elle a reconstitué un Etat qui a existé dans le passé, rien de plus.

– Au bout de mille trois cent-ans de cohabitation, la population islamo-chrétienne se réclame de conceptions différentes. C’est que l’Islam est une religion et un Etat, tandis que, dans le christianisme, la religion et la politique sont nettement séparées.

– Bien avant les Croisades, le nationalisme au Proche-Orient était d’ordre religieux. Sous la domination turque, le chrétien et le non-musulman était considérés de classes inférieures. Il y a d’autres distinctions ancestrales à savoir que les peuples du Moyen-Orient, de souche sémitique, comprennent deux grands groupes de peuples : les nomades et les sédentaires. Les uns et les autres constituent des univers psychiques différents.

– Peut-on avoir un exemple ?

– L’Egypte, peuplée de paysans sédentaires, répartis sur 30.000 km carrés de terres habitables et cultivables, est réputée pour être un pays non belliqueux. Son territoire, qui s’étend sur un million de km carrés, est en grande partie formé d’un désert mort, c’est-à-dire sans oasis susceptibles d’abriter des tribus nomades. Le désert protège l’Egypte des invasions et s’oppose à la sortie belliqueuse de l’Egyptien de chez lui pour conquérir des terres étrangères.

Par contre, la péninsule arabique est peuplée presque exclusivement de nomades. Elle n’a jamais été conquise parce que les conquérants n’avaient aucun intérêt à envahir les déserts. Quant aux populations de l’Irak, de la Syrie, de la Palestine et du Liban leur mentalité est très complexe et diffère d’un pays à l’autre.

L’excès de réformes détruit les nations

– Le concept de nation est récent dans l’Orient arabe ; c’est un concept occidental, dit-on. Le Libanais chrétien a achevé son évolution psychologique dans ce domaine ; il se reconnaît une patrie, nettement délimitée par des frontières, ayant un caractère à la fois arabe et méditerranéen donc façonné par la géographie.

– Le terme de « Oumma », qu’on traduit par nation, ne désigne pas une nation dans le sens occidental moderne. D’après le Coran, « Oumma » indique la communauté islamique. Les meilleures traductions du coran en français, celle de Blachère et Montet, ont défini le mot « Oumma » par « communauté » et non par « nation ».

Le pacte national libanais de 1943 fait du Liban une fédération de communautés religieuses chrétiennes et islamiques.

Je considère comme néfaste, par ses conséquences, la suppression du confessionnalisme au Liban. Elle risque de rendre difficile a coexistence des chrétiens et des musulmans. Déjà, dans l’empire ottoman, sous le sultan Mahmoud II (1808-1839), une pareille réforme, destinée à rajeunir l’empire, finit au contraire par le démembrer. « Les réformés de Mahmoud, écrit l’historien Young, ne firent que briser l’empire en tronçons nationaux… Avec la réforme de Mahmoud disparurent les derniers vestiges des vieilles institutions impériales, qui cimentaient l’Empire, c’est-à-dire les Janissaires et les autonomies religieuses (millets). C’est seulement avec de telles institutions (confessionnelles) que les races européennes et asiatiques, les chrétiens et les musulmans, pouvaient cohabiter dans la ville sous l’autorité ottomane » (Young, Constantinople, p240).

– Ce texte étaye votre thèse, néanmoins…

M. Jawad Boulos tranche avec autorité :

– Tant que la fusion nationale ne s’est pas produite, ce qui est le travail du temps, nous ne pouvons pas refaire le Liban sur des bases laïques.

Comment décorer le message arabe ?

– Pendant longtemps, les Arabes ont été les plus opposés et les plus opposants à la civilisation planétaire que nous vivons. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

M. Boulos n’aime pas les interruptions. Il aurait préféré un long monologue. Ma question l’ayant quand même intéressé, il déclare :

– Les bases de la civilisation occidentale reposent sur la philosophie grecque, l’ordre et le droit romains, la charité chrétienne. En adoptant la modernité, les Juifs et les Japonais, pour ne citer que ceux-là, savaient pertinemment qu’ils se liaient non pas à civilisation chrétienne mais à une civilisation occidentale.

– Dans les bibliothèques nationales européennes de nombreuses études tendent de « décoder » le message que ces nations délivrent que monde. Peut-on décoder le message arabe ?

Mon interlocuteur s’arme de patience et répond :

– Les Arabes ont apporté au monde l’Islam et l’empire conquis par les tribus nomades. Ces deux apports ont contribué à créer la civilisation arabe ou islamique, qui a éclairé l’Orient et l’Occident pendant cinq siècles environ.

– Ne dit-on pas que c’est Byzance qui a donné aux bédouins un cerveau civilisé ?

Imperturbable, M. Boulos poursuit :

– L’hégémonie des Arabes d’Arabie dans l’empire conquis par eux se maintint de 640 à 750. Sous les califes abbasides, la Perse reprend pour son compte la domination dans l’empire et fixe sa capitale à Bagdad. La civilisation arabe doit beaucoup à cet apport persan et à l’empire hellénistique (Byzance).

M. Jawad Boulos traite de la science de l’histoire et non de la philosophie de l’histoire qui porte facilement à l’interprétation polémique. Il entend se cantonner dans les faits.

Arabisme contre panislamisme

– Comment définissez-vous l’Arabe ?

– Les Arabes forment une ethnie, c’est-à-dire une famille ou race linguistique et culturelle.

C’est en 1907 que les Anglais lancent l’idée du panarabisme, pour s’opposer au panislamisme prôné par l’Allemagne auprès du sultan ottoman, vers la fin du 19ème siècle. Celui-ci accorde à l’Allemagne la concession du chemin de fer Berlin-Bagdad-Bombay (B. B. B.), qui permettra une pénétration germanique dans la chasse gardée de l’empire britannique (Inde).

C’est pendant la guerre 1914-18 que le panarabisme, à l’instigation des Anglais, est proclamé par le chérif Hussein, gouverneur de La Mecque, qui se révolte contre les Ottomans. La révolte n’a pas beaucoup de succès parmi les musulmans arabes, qui voyaient la France installée en Algérie depuis 1830 et en Tunisie depuis 1882, et l’Angleterre en Egypte depuis 1882.

C’est à partir de 1920 que les Arabes reprennent sérieusement l’idée de l’arabisme, lorsque le démembrement de l’empire ottoman permet à la France et à l’Angleterre de s’établir dans les pays du Levant comme puissances mandataires.

– En un demi-siècle, l’arabisme s’est forgé des structures, telle que la Ligue arabe ; il est aujourd’hui à la tête des pays non-engagés, prête main-forte au tiers-monde, dirige un vaste mouvement diplomatique de plus en plus cohérent, devient à l’ONU le groupe de pression le plus redouté, se complait dans l’opulence des pétrodollars, tout en gardant, en grande partie, une société, des us et coutumes moyenâgeux. L’arabisme est-il à redéfinir ?

– « L’union fait la force », dit le proverbe. Il ne dit pas l’unité fait la force. L’union suppose la libre coopération des alliés et l’acception de leurs groupes unis, qui conservent leur personnalité collective distincte. Par contre, l’unité réalisée par la force est une cause de faiblesse.

Si les Arabes collaboraient sans arrière-pensées au sein de la Ligue, ils seraient bien plus forts, plus écoutés, et leur action plus efficace.

Un « cadre moral » seulement

M. Jawad Boulos se méfie de l’excès de zèle de certains pays militants ; il dit :

– L’arabisme est souvent un masque qu’utilisent les grands de la Ligue pour imposer chacun son hégémonie sur les autres. Les plus petits sont évidemment craintifs et se méfient de cet arabisme impérialiste qui menace de noyer leur indépendance.

Nous sommes tous pleinement conscients de nos similitudes culturelles. je suis moi-même de culture occidentale, mais parallèlement je possède une culture arabe et islamique. L’apport des particularismes régionaux enrichit considérablement l’univers de l’Orient arabe, mais encore faut-il qu’il soit non seulement accepté mais reconnu comme une richesse authentique.

L’essentiel, c’est que tous les peuples de la région continuent d’évoluer librement dans le « cadre moral » du monde arabe.

Si l’évolution des pays de la Ligue ne se fait pas dans le sens de l’histoire, à l’exemple des autres nations, nous connaîtrons des remous incessants et des guerres intestines innombrables.

Candidat à la présidence ?

– Dans ce panorama politique mouvant, constamment piégé, le défi libanais ne vous parait-il pas relever de l’utopie ?

– Depuis les Phéniciens le Liban a toujours vécu dangereusement ; il continue d’affronter les orages. La côte libanaise depuis la conquête arabe a presque constamment été asservie par l’étranger. La montagne était vassale mais autonome. Ces trente dernières années représentent, pour l’unité libanaise, une expérience utile et précieuse.

Je lisais récemment un ouvrage qui notait que l’Italie n’est pas encore une nation. Le Sud s’oppose au Nord, les viles se veulent autonomes, la Lombardie se moque du Piémont, bref tout le monde tire à hue et à dia dans cette belle Italie qui s’est constituée en une nation moderne il y a plus de cent ans. Vous voyez bien, il n’y a pas que le Liban qui se tourmente.

– Puisque tout le monde réclame un homme de dialogue ou pouvoir, que peut-on espérer de mieux qu’un historien ? Accepteriez-vous d’être une nouvelle fois candidat à la présidence de la République ?

– J’ai été autrefois député, ministre d’Etat, chargé des Affaires étrangères en 1943. Je ne ferai pas une candidature de combat. J’ai toujours déclaré : je ne demande pas la présidence, je ne a refuse pas.

M. Jawad Boulos bénéficie de cautions venues de loin et de haut. Le célèbre philosophe et historien anglais Arnold Toynbee a fait la préface de son ouvrage ; c’est la seule préface que Toynbee ait écrit pour un livre, à l’exception des siens. Le Général de Gaule était un admirateur de son ouvrage, qui est enseigné dans les universités européennes et américaines, même à Moscou. Il est estimé dans tous les milieux libanais, chrétiens et musulmans, surtout par les élites. « Ce n’est pas le nombre des vivants, c’est leur autorité qui meuble un pays ».

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