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“Magazine” 27 Juillet 1967

“Magazine” 27 Juillet 1967

JAWAD BOULOS, DE RETOUR DU VENEZUELA, DES USA ET DU CANADA:

Seule l’Histoire explique l’actualité

– Le grand avantage des historiens ou des sociologues sur les hommes politiques ou les journalistes, c’est de toujours ramener le présent à ses justes valeurs.

L’homme qui me parle en ces termes est lui-même, pourtant, politicien. Il fut jadis avocat. Il est aujourd’hui surtout historien. A ce titre, Jawad Boulos, puisque c’est de lui qu’il s’agit, vivent de rentrer du Venezuela où il a donné une série de conférences, dont l’une sur « L’Histoire et ses enseignements », dans les universités de ce pays ami. Sur le chemin du retour, Jawad Boulos a visité les Etats-Unis et le Canada. Son voyage à l’étranger a coïncidé avec le déclenchement de la crise au Moyen-Orient.

– Parler de « L’Histoire et de ses enseignements » à un moment pareil est providentiel pour l’historien que vous êtes. C’est expliquer les événements actuels à la lumière des faits passés. C’est aussi, et sûrement, analyser, de la façon la plus objective, la leçon à tirer de la situation explosive dans laquelle se trouve plongée, depuis le 5 juin, cette partie du monde.

– Tel n’était pas mon but, nous répond notre interlocuteur, en me rendant au Venezuela. Et les événements du Moyen-Orient n’ont en rien modifié le programme que je m’étais assigné, à savoir donner deux conférences à l’Université de Caracas (26.000 étudiants), conférences qui sont à caractère purement scientifique, et n’ont rien à voir avec les développements de l’actualité. Evidemment, les sujets exposés, « La géographie, facteur essentiel de l’Histoire » et « l’Histoire et ses enseignements » pouvaient inciter nos auditeurs, alors que cette partie du monde était le théâtre d’une agression israélienne, à faire les analogies qui s’imposent…

L’Histoire de l’historien

– Mais comment êtes-vous devenu historien ?

– Par accident. C’est pour mieux comprendre le présent que je me suis lancé dans le passé !

C’était en 1943, je faisais alors partie, avec le D. Ayoub Tabet et l’Emir Khaled Chéhab, d’un triumvirat qui dirigeait le pays. Le Liban se trouvait à la croisée des chemins. Notre indépendance était acquise mais il nous fallait la conquérir c’est- à-dire travailler à la structuration de l’Etat, former une administration libanaise, et aussi, lutter contre l’influence étrangère, encore physiquement présente sur le territoire. Ce fut une tâche bien difficile, et elle me poussa à la réflexion, une fois que notre gouvernement fut démissionnaire.

Je pensais qu’en six mois j’aurais fait le tour de la question et un « bon explicatif » en arrière, de vingt siècles… C’était me tromper durement. L’étude de l’Histoire est une fascination extraordinaire. Pour celui qui est pris dans son engrange, cette science est inépuisable. J’ai pu juste, de temps à autre, m’accorder des vacances ! J’avais été élu député dans ma circonscription en 1937 ; l’expérience de 1943 et mon passage au pouvoir m’incitaient à ne point abandonner la politique devenue, depuis, mon seul dérivatif, en dehors de mes recherches historiques.

Du charme et de l’Histoire

L’entretien de déroule sur la terrasse du « Saint-Georges », où chaque soir en période d’été et avant de se retirer pendant 4 mois dans sa résidence estivale d’Ehden, Jawad Boulos aime venir se détendre.

Maigre comme un ascète des bords du Gange, le visage buriné et anguleux, presque taillé en lame de couteau, avec un masque fascinant, l’homme est pourtant d’un extraordinaire entregent. Sa sociabilité comparée à son physique de mystique est paradoxale. Le cercle d’amis venu l’écouter grandit chaque soir. La présence de belles femmes donne une note gaie one conversation nécessairement aride quand elle aborde inéluctablement la politique et l’Histoire. Et pourtant… Jawad Boulos a le secret de la vulgarisation des sujets les plus hermétiques et les plus difficiles.

Face à un auditoire fait généralement de néophytes, tel un professeur consciencieux, il explique, illustre son exposé d’exemples, s’attelle à faire comprendre le présent en faisant appel au passé.

Les whiskies circulent entre les mains alors que Jawad Boulos parle :

– C’est pour n’avoir pas observé les lois des choses que les hommes échouent dans leurs entreprises. Dès lors s’impose à nous la nécessité de comprendre les événements en recherchant les causes qui les produisent. Seule l’Histoire, en tant que science, peut nous apparaît la ressemblance des faits. Oui, l’Histoire est un perpétuel recommencement. Certains penseurs, historiens ou philosophes en doutent… Ils prétendent que l’ « Histoire » justifie que l’on veut ; pour eux, elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et permet des exemples à toutes les situations. René Sédillot prétend que « l’Histoire est : ordre et désordre, plan et caprice, raison et hasard, progrès et recul ».

Ces critiques, apparemment fondées, seraient peut-être valables si elles se rapportaient uniquement à l’Histoire traditionnelle, l’Histoire narrative, descriptive ou analytique, qui n’est en somme qu’une collection de faits inextricables.

Il n’en est pas de même de l’Histoire scientifique qui, envisageant les événements dans une vue d’ensemble et dans leur enchaînement logique et continu, leur découvre des perspectives ordonnées et recherche les lois qui en régissent le cours.

C’est certainement l’opinion de Paul Valéry lui-même qui « entendait survoler l’Histoire et se refusait à se laisser engager dans ses réseaux ». C’est encore lui qui affirme que « le passé agit sur le futur avec une puissance comparable à celle du présent même ». L’avenir, par définition, n’a point d’image. Seule l’Histoire lui donne les moyens d’être pensé ! Car les précédents historiques ont valeur d’enseignement dans la mesure où l’homme d’aujourd’hui ressemble à l’homme de toujours. Or, l’homme n’a pas changé. Il garde ses passions, ses préjuges, ses espérances. Il était, jadis, comme il l’est actuellement, éternellement semblable à lui-même, ni meilleur ni pire, aussi capable de charité que de cruauté, de raison que de folie. L’Histoire a donc un sens, à condition de savoir la déchiffrer…

Savoir et expliquer

La valeur utilitaire de l’Histoire traditionnelle est très médiocre en elle-même, à part qu’elle apporte un enrichissement intellectuel et culturel considérable, mais les faits qu’elle recueille servent souvent de matériaux permettant à l’historien de comprendre et expliquer, c’est-à-dire « assimiler » les faits observes, chercher leurs articulations et leurs enchaînements logiques, et cela en s’efforçant de préciser la nature des causes qui y interviennent. La science historique n’est donc pas une suite de faits, mais leur synthèse. D’ailleurs, ce qui, dans l’Histoire, est matière à science, ce sont moins les détails et les petits faits, souvent douteux ou incomplets, que les grands évènements et les phénomènes historiques qui, eux, ne sont guère contestables…

Ainsi, le travail de l’historien qui veut atteindre la vérité historique, présente ou passée, doit-il toujours s’orienter vers la recherche de la cause. Cet approfondissement du principe de causalité suivant lequel tout a une cause et, dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Dans la réalité, le passé et le présent sont indissolubles. Ainsi, l’homme ne comprend bien son présent que par son passé ; son passé que d’après son présent. L’intérêt qu’il porte à l’Histoire ne nait que de l’intérêt qu’il porte à lui-même. La tâche de l’historien est de nouer plus étroitement le présent au passé, l’avenir au présent.

Celui-ci doit être de son temps, il doit vivre largement de la vie de son temps, et il ne ressuscite le passé, à la chaleur de la vie présente, que pour en rendre le présent plus fécond et mieux préparer l’avenir.

« Le véritable livre d’actualité, comme le dit Bainville, est celui qui prend racine dans le passé et se prolonge dans l’avenir. »

Ainsi, l’Histoire doit-elle devenir la « sage conseillère » des hommes d’Etat et de tous ceux qui veulent faire de la politique constructive…

Une question s’imposait alors. Nous l’avons posée à Jawad Boulos : « Que pensez-vous de la situation actuelle ? »

Le Liban d’abord

— S’il nous faut nous référer à l’Histoire, ce serait plutôt avec l’époque des croisades que l’on pourrait tenter une comparaison. Nous retrouvons un corps étranger contre lequel la lutte ne peut cesser, tant qu’il n’a pas été éliminé de la cellule dans laquelle il s’est introduit. C’est le cas aujourd’hui d’Israël. Tôt ou tard, cet Etat est appelé à disparaître. Les Croisés ont mis cent ans à partir, c’est-à-dire quand leur mystique est tombée et qu’ils sont devenus de vulgaires commerçants ou agriculteurs.

L’ennemi israélien a, de plus, pour lui, la science et la culture. Si les pays arabes, plutôt que de dépenser leur argent en un vain armement s’attelaient à l’éducation de leurs peuples et au développement de leurs pays, ils hâteraient beaucoup plus vite qu’ils ne le pensent le départ des Israéliens de la Palestine.

C’est, je crois, au Liban d’en donner, le premier, l’exemple.

(Propos recueillis par Raymond Dawalibi)

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