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“Magazine” 17 Juin 1978

“Magazine” 17 Juin 1978

JAWAD BOULOS:

C’est dans l’ambiance feutrée et monastique du « Couvent du christ-Roi » que Me Jawad Boulos me reçoit… C’est là qu’il a élu domicile, et depuis plusieurs mois : les évènements ayant réduit à néant sa maison de la rue Mohamad el-Hout.

Entouré de ses livres, cahiers, papiers, crayons et écrits, il occupe la grande salle de conférence :

– « Ici on m’admet, car on me considère comme un évèque… »

Celui de la pensée sans doute…

Car, grand historien, orientaliste devant l’Eternel et des milliers d’êtres humains, Jawad Boulos n’aime pas parler « politicaille »…

– Seule la haute politique m’intéresse… N’allez pas en profondeur, dans les détails… »

Surtout quand ces derniers sont plutôt gênants, n’est-ce pas ! …

– Dites-nous, Me Boulos, vous qui êtes un homme de lettres, de pensée et d’esprit… qu’est-ce qui vous a poussé à vous replonger dans la politique ?

– C’est, justement, la politique qui m’a poussé vers l’Histoire. J’ai même été élu, à deux reprises, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Tripoli et du Liban-Nord. J’ai été député et j’ai même été nommé ministre d’Etat dans un triumvirat, où je possédais trois portefeuilles : celui des Affaires étrangères, des Travaux publics et le ministère de l’Hygiène et de l’Assistance publique. C’était en 1943, au moment où l’on devait commencer à avancer dans la voie de l’indépendance. Les Anglais occupaient, alors, le pays militairement. Notre gouvernement s’est brouillé avec eux, et nous avons démissionné, afin de protester contre la politique et les idées générales qu’on voulait nous imposer. Je ne pensais pas alors abandonner la politique. Je voulais connaître le véritable rôle du Liban et des chrétiens du Liban dans ce monde arabe qui commençait à poindre… Je pensais étudier ces choses dans le but d’une culture personnelle. Mais, pris dans l’engrenage, j’ai abandonné totalement la politique active et ma carrière d’avocat, pour me consacrer aux études et à la rédaction de l’Histoire des peuples et des civilisations du Proche-Orient », depuis son origine jusqu’ à nos jours. J’ai considéré que le fait d’écrire seulement l’Histoire de Liban n’amène pas à la compréhension et à la connaissance exacte des problèmes de ce pays. D’après la science historique, l’Histoire est une continuité dans le temps et une solidarité dans l’espace. Il faut donc connaître la politique et l’Histoire du Liban, et l’Histoire de tous les pays qui l’environnent. C’est pour cela que j’en suis arrivé à écrire « l’Histoire des peoples et des civilisations du Proche-Orient ». Il ne s’agissait pas, dans ces œuvres, de narrer des événements, non… mais de science historique, ou des causes et des conséquences des événements qui ont été à la base de la marche des peuples orientaux vers la civilisation et l’avenir. Je me suis tellement plu dans cette vie d’intellectualité historique, que j’ai publié cinq volumes en langue française, qui ont à la base de l’enseignement de l’histoire du Proche-Orient dans presque toutes les universités d’Amérique, d’Europe, et même à Moscou. Tout comme j’ai rédigé un volume en arabe : l’Histoire comparée du Liban, de la Syrie et de la Palestine, depuis les origines jusqu’ à nos jours…

Vous me demandez : comment se fait-il que je sois revenu à la politique, au sein du front libanais… Je vous répondrai, justement, que je l’ai parce que j’ai senti que le Liban est en danger… danger de perdre son indépendance, et peut-être même son existence… Les expériences personnelles et l’Histoire du Liban et de tous les pays du Proche-Orient m’ont amené à accepter l’invitation qu’on m’avait faite de collaborer avec les membres du Front libanais. Je sentais que c’était un devoir que je devais faire et que je fais avec beaucoup de dévouement et d’affection pour ce pays, essayant d’éclairer non seulement mes compatriotes libanais, mais également tous les Etats environnants : les Etats arabes et les grandes puissances du monde. Il faut essayer de leur faire comprendre, sur la base de l’Histoire, la situation et le rôle du Liban dans cette partie du monde qui a été à la base de la civilisation des sociétés humaines ».

– Si l’invitation émanait d’un autre front ou rassemblement politique que le Front libanais, l’auriez-vous acceptée ?

– « Oui, certainement, s’il s’agissait d’un rassemblement conforme à mes idées, non personnelles, mais celles que j’ai puisés dans l’Histoire… Je suis convaincu que le Liban est une création de la géographie et de l’Histoire. C’est un pays qui a toujours existé, même pendant les périodes où il avait perdu toute indépendance. Car, un pays vit ou meurt, provisoirement… Le Liban, de par sa configuration et sa position géographique, est obligé de travailler pour vivre, et de se tourner en même temps vers le continent et vers la mer. Surtout que la vocation de ce pays, qu’on appelle aujourd’hui le Liban, a toujours été, et depuis l’époque phénicienne, une vocation commerciale, maritime, culturelle. C’est presque le seul pays dans le Proche-Orient qui a toujours eu une activité maritime. Seul le Liban, de tous les pays orientaux, a joué un rôle commercial, maritime, culturel… »

– Pourquoi seulement le Liban ?

– « Parce que le grand rôle, dans le passé, des pays du Proche-Orient vient de leur position géographique. Ils sont situés sur une route mondiale. Ils sont eux-mêmes une route mondiale. Ils relient l’Asie, l’Europe méditerranéenne et l’Afrique. Quant au Liban, il a pu jouer son rôle maritime, non seulement grâce à ses hautes permettaient de se défendre à peu de frais ».

– Pourquoi les maronites priment-ils au sein du Front libanais ?

– Nous ne sommes que six à huit membres… Et puis Charles Malek est orthodoxe, ne l’oubliez pas, tout comme le supérieur des moines grecs-catholiques participe lui aussi à nos réunions… »

– Vous-même, qui êtes justement au sein de ce Front, comment analysez-vous la situation actuelle ?

– « Elle est très complexe et très… touffue… Dans ce monde arabe, dont nous faisons partie, les rôles des Etats ne sont pas tous les mêmes. Il y a des divergences d’idées et d’opinions. Le Liban se trouve actuellement dans une situation dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est aléatoire. Nous sommes faibles très faibles… Nous n’avons ni activité extérieure et presque pas d’activité intérieure… Les pays arabes, qui aiment le Liban et qui veulent l’aider, sont eux-mêmes divisés sur les objectifs de leur politique. Chacun a des idées à soi… Quant aux grandes puissances ; elles ne sont pas toujours du mêmes avis, et se tirent dans les jambes… Tout cela ne nous procure pas les moyens qui nous permettront de sortir de la situation actuelle. Malheureusement, je ne vois pas comment nous nous en sortirons tout seuls !… Il faut attendre et voir comment les choses évolueront, non seulement au Liban, mais dans les pays arabes… La question d’Israël est à la base de toutes ces difficultés. Et je ne connais pas la solution de cette question-là. L’Egypte a fait un beau geste pour en finir, mais n’a pas encore eu la réponse de la part d’Israël. Sur la base de mes connaissances historiques, je peux dire que je suis optimiste pour le Liban… »

– Comment cet optimisme se base-t-il sur vos connaissances historiques ?…

– « Le Liban a montré qu’il est capable de se défendre. c’est l’essentiel… Son peuple est un peuple qui mérite d’être indépendant. Il l’a prouvé en mourant pour cette cause. Ce qui est très beau et très utile… »

– Mais il n’y a pas eu que des morts pour la cause… Il y a eu, aussi, des morts sur la base d’une carte d’identité…

– « Ça… Ce sont des petits détails… L’important, c’est que le Libanais s’est défendu pour ne pas subir la loi qu’on a voulu lui imposer ».

– Pour en revenir aux décisions du Front… Vous considérez que tous les accords sont caducs. Or, en ce qui concerne celui du Caire, certains juristes pensent que cet accord conclu entre deux Etats ne peut être abrogé que par l’accord de ces mêmes Etats…

– « Je ne suis pas de cet avis… Pour moi, tout accord entre des parties, que ces parties soient des individus ou des Etats – s’il n’a pas une durée déterminée – peut être abrogé à n’importe quel moment… par l’une des parties. Or, l’accord du Caire, et les noms qu’il a pris par la suite, sont des accords qui n’ont pas de durée déterminée. Et le Liban et les Palestiniens peuvent donc abroger et annuler ces accords à n’importe quel moment. Le Front libanais se considère actuellement le dépositaire des intérêts d’une grande partie des Libanais. A ce titre, nous avons considéré que cet accord ou ces accords sont caducs. Nous l’avons dit au nom des Libanais dont nous nous représentons en fait. Nous ne sommes pas les mandataires légaux des Libanais dont nous nous réclamons. Mais nous défendons les intérêts de ces Libanais, et nous sommes surs, de par les contacts que nous avons entrepris, directement ou indirectement, avec les représentants de ces Libanais, que le Front libanais a la confiance des 95 pour cent de ces Libanais… c’est en leur nom, que nous avons déclaré a caducité de l’accord du Caire et des autres accords… »

– Vous dites représenter les 95 pour cent d’une catégorie de Libanais. A combien chiffrez-vous cette catégorie ?

– « A la moitié du pays environ… »

– Le Front a pris aussi la résolution de voir l’armée emprunter le chemin de Damour pour arriver au Sud…

– « Ce sont des choses que je ne connais pas dans leur détail. c’est le travail du chef l’armée, de l’état-major et peut-être du ministre de la Défense… Nous ne pouvons pas nous prononcer en ce sens. Nous pouvons simplement traduire la pensée de tous les Libanais, et demander que l’armée libanaise occupe le Sud. Nous sommes pour cette action de l’armée et ne nous arrêtons pas aux détails… »

– Vous dites que le Front libanais représente la moitié du pays. comptez-vous aussi les partisans du président Frangié ?

– « Bien sûr… »

– Mais aujourd’hui ?

– Pourquoi pas ? Le président Frangié ne s’est pas prononcé contre le Front libanais… »

– D’après vous, a-t-il démissionné de ce front ou pas ?

– « Enfin !… S’il y avait une démission, il aurait donnée… au moins à la nation… Le président Frangié est à la base de la formation du Front… Il n’a encore rien dit… »

– A supposer qu’un membre du Front veuille démissionner, que faudra-t-il qu’il fasse ?

– « Il devra présenter sa démission publiquement, dans les journaux, car nous ne sommes pas un parti… Le Front est une création qui generis, née spontanément, et qui a voulu défendre les intérêts d’une partie des Libanais. Tant que ce Front est constitué d’un nombre de Libanais, et tant que le pays nous donne sa confiance, nous continuerons à travailler… D’ailleurs, nos décisions sont prises à l’unanimité… Nous sommes sûrs que nos décisions sont l’expression de la volonté unanime des gens que nous prétendons représenter… »

– Que vous prétendez représenter…

– « Naturellement… Nous n’avons pas une représentation officielle… Mais personne, au Liban, n’a fait une déclaration démentant cette confiance. Le silence est une approbation… D’ailleurs, nous recevons des lettres d’appui, des coups de fil… en grand nombre …»

– Actuellement, on ne peut l’ignorer, il existe un froid entre le président Frangié et le Front libanais. A quoi est-il dû ?

– « Il s’agit d’incompatibilité… entre certains membres du Front, et non en ce qui concerne la politique du Front. D’ailleurs, le président Frangié lui-même m’a dit – et tout le monde connaît nos relations amicales – qu’il n’était pas contre le Front, ni contre sa politique générale, mais contre certaines décisions prises par le Front… »

– N’empêche qu’il ne participe plus à vos réunions…

– « Tant que nous ne sommes pas démentis par des communiqués ou dans la presse, nous considérons représenter les vœux d’une grande partie des Libanais, y compris, aussi, le président Frangié. Sleiman bey est un homme très libanais, et je suis convaincu qu’il n’entreprendra aucune action contraire aux intérêts vitaux du Liban ».

– Que pensez-vous des derniers incidents de Chekka ?

– « Ce sont des choses qui arrivent partout… Même durant la grande guerre, des incidents pareils avaient lieu entre les armées alliées… »

– Mais si ces incidents ne sont pas circonscrits dans les plus brefs délais, car ils durent depuis plus d’une semaine, ne craignez-vous pas une certaine explosion ?

– « Effectivement… Il existe un côté politique et un côté matériel de la chose. Du point de vue matériel, vous avez raison, il pourrait y avoir des tués, des blessés, il y aura de la casse etc… Mais au point de vue politique, cela n’a aucune importance, car les chefs œuvrent tous pour la même cause. Mais je vous le dis, franchement, ce n’est pas la faute des chefs de ces groupements. Ces choses-là se passent sur le territoire d’un Etat, où il y a un gouvernement, des ministres, une armée, des gendarmes… L’Etat doit accomplir son devoir. Nous ne sommes pas le gouvernement… »

– Mais les chefs restent quand même les chefs… Ils doivent assumer une certaine responsabilité…

– « J’ai posé, moi-même, cette même question aux chefs des partis qui m’ont donné une réponse convaincante en ce sens… Ils ont eu beaucoup de recrues au moment de la guerre, et que ces recrues ne sont pas toutes des enfants de chœur, d’’autant plus qu’ils ne les connaissent pas… »

– Mais la guerre est terminée…

– « Elle n’est pas finie pour eux… Il s’agit simplement d’un arrêt des combat ! »

– Ah !

– « Bien sûr… Tant qu’il n’u a pas une paix, ou une nouvelle constitution politique, c’est que rien n’est fait… On s’est arrêté de combattre, c’est tout… »

– Ce n’est donc qu’une trêve que nous vivons…

– « Une trêve en fait, mais pas en droit… »

– Les combats vont donc reprendre…

« Je ne pense pas… Non… La formule de 1943 a été détruite à coups de canons… On en parle encore, mais c’est le la… foutaise… »

– Le Pacte de 1943 a donc échoué ?…

– « Les morts, les ruines, la destruction ont bien prouvé que cette formule n’était pas viable… »

– Devrons-nous donc remplacer ce pacte par un nouveau pacte ?

– « Il nous faudrait une nouvelle formule, naturellement… »

– Quelle serait cette nouvelle formule ?

– « Une formule fédérale… »

– C’est- à-dire ?

– « Comment en Suisse, comme au Canada, comme en Russie… voyons… »

– Une décentralisation administrative…

– « … et politique… Une décentralisation administrative ne veut rien dire…

– Disons que c’est une question d’atmosphère qu’on nourrit…

– « Mais non… on ne nourrit rien du tout… Il y a des souvenirs qu’on ne peut pas oublier en si peu de temps… »

– Prenons l’exemple d’un chrétien qui habite les quartiers ouest. De qui relève rait-il ?

« Cela dépend des relations. La formule de 1943 était en réalité une fédération de communautés confessionnelles. Malheureusement, nous n’avons pu exercer, en pratique, cette fédération. Par l’article 95 de la Constitution libanaise, qui répartit es fonctions entre les communautés, et par le pacte national, conclu entre les chrétiens et musulmans en 1943, le Liban est une fédération de communautés confessionnelles. J’avais fait une déclaration en ce sens à l’époque. Et, au cours d’une conférence de presse donnée à l’Université Américaine, Kamal Joumblatt devait me donner raison. Malheureusement, on n’a pas agi… Si on pouvait revenir à la formule de fédération de communautés confessionnelles, elle serait plus pratique. Sinon… Eh bien, en réponse à votre question, je dirai que le chrétien qui habite les quartiers ouest devra subir la loi de ces quartiers ; et il en sera de même pour les questions de statut personnel ».

– De quelles lois voulez-vous parler ici, de celles des partis ?

– « Il y aura un Etat. : ou des cantons… Chaque canton fera des élections, et aura un gouvernement fédéré jouissant d’attributions propres. L’Etat fédéral supérieur s’occupera des questions essentielles, et tous les cantons auront en commun un président de la République, un ministère des Affaires étrangères, des questions économiques, de la Défense nationale, etc… »

– Et il y aurait une entente en ce qui concerne la Défense nationale ?

– « Pourquoi pas ? »

– Un chef toujours maronite…

– « C’est accessoire cela… »

– Et cette armée que l’on compte envoyer au Sud ?

– « Je n’en sais rien… Et s’il y a une guerre là-bas ?… C’est un jeu de hasard, ici… «

– Vous ne pensez pas que l’armée ira au Sud ?

– « Je n’en sais rien… Je suis loin du Sud, moi… »

– Mais l’échéance est dans quatre jours…

– « Et alors… »

– Croyez-vous qu’il y aura un retrait israélien ?

– « Puisqu’ils le disent… Puisque l’Amérique le dit, pourquoi pas ? A moins, évidemment, qu’ils ne créent eux-mêmes une cause pour ne pas se retirer. Mais normalement, ils doivent quitter… »

– Que pensez-vous, justement, du dernier raid israélien de Sarafand ?

– « Je n’ai pas encore lu les journaux… »

– Il s’agit d’un raid israélien contre des positions maritimes palestiniennes…

– « Il faut s’attendre à ce genre d’opérations… réciproques entre Israéliens et Palestiniens ».

– Et le complot continue ?

– « Oui… Je pense que les musulmans sont aussi bons libanais que les chrétiens, Je les connais et j’ai toujours habité avec eux… »

Puisque le complot continue, pourquoi retomber dans le piège ? Car les conséquences de ce complot ne sont que la partition…

– « Je ne vois pas… Je ne vois pas… D’après ce que je fis dans les journaux, le jeu se déroule plutôt entre Libanais et Palestiniens, beaucoup plus qu’entre chrétiens et musulmans… »

– Pourquoi partager le pays alors ?

– « Qui parle de partager le pays ?

– Mais la fédération, les cantons ?…

– « Mais ce n’est pas le partage… Le Canada est formé de deux peuples, qui ne font qu’une nation ; la Suisse de quatre peuples, et d’une seule nation… La fédération est une unité dans la diversité… C’est comme le mariage. Ce que les gens ici ne comprennent pas… La vraie fédération n’est pas de rompre… c’est d’être unis… »

– Le Front libanais soutient-il le président Sarkis ?…

– « Oui, bien sûr… »

– Si l’accord du Caire et les autres sont jugés caducs, et si la Syrie maintient sa promesse du sommet de Lattaquié de contenir les Palestiniens, le Front libanais acquiescera-t-il à la demande de Sarkis si ce dernier demandait le ramassage des armes ?

– « Le Front libanais étudiera à ce moment-là la situation, pour voir si c’est dans l’intérêt de ceux qu’il représente de procéder au ramassage des armes ».

– L’intérêt du Front réside-t-il dans le fait que nous ayons un Etat fort ?

– « Certainement… pourvu qu’il soit indépendant… »

– C’est- à-dire, aujourd’hui ?

– « Il faudrait qu’il y ait des élections pour commencer. Ce n’est pas possible, après tout ce qui s’est passé, que les députés soient les mêmes… Dans le monde entier, après une crise, on possède à des élections, car le peuple peut et a le droit de changer d’avis… »

– « Mais pouvons-nous, aujourd’hui, nous permettre des élections ?

– « C’est pour cela que le pays aujourd’hui place sa confiance dans le Front et non dans ses députés… Nous sommes élus depuis seulement deux ans. Si nous tardons encore à agir, nous serons considérés comme les députés, et remplacés par un autre courant, plus jeune… »

– Pour en revenir à la situation, croyez-vous qu’il est logique de laisser le pays dans cette situation de laisser-aller…

– « Ce n’est pas la logique qui gouverne l’action des hommes. Ce sont les passions qui dirigent les hommes ».

– Et chez nous c’est la passion des armes…

– « Celle plutôt du pouvoir… »

– Jawad Boulos, vous qui êtes un grand orientaliste, quel est d’après vous l’avenir de ce Moyen-Orient ?

– « Je suis optimiste… Oui… optimiste… Les choses finiront par s’arranger d’une façon ou d’une autre… Voyez, aujourd’hui, les tons baissent, les hommes commencent à en avoir assez… Tout prête à croire que la délivrance ne tardera pas à venir… »

– Et pour le Liban ?

– « Optimiste aussi… »

– Une dernière question enfin, Me Boulos : quel est votre avenir politique ?

– « Mon avenir est dans mon passé… »

– Donc pas de prédispositions pour la présidence de la République ?

– « On m’a toujours offert de me présenter aux élections présidentielles. J’ai toujours répondu que je ne demandais pas la présidence, si je suis élu à l’unanimité. Je refuse de poser une candidature de combat… »

– Le combat reflète cependant une force de caractère…

–  « Si je dois être président, c’est pour travailler, pour aider à ranimer ce pays, à le remettre sur les rails, et non pas à courir derrière les députés pour m’élire… »

– Ah, je vois, des amitiés particulières avec la France…

– « J’étais convaincu, et je le reste, que ce pays doit avoir une protection morale et même militaire française… »

– Et seulement française…

– « Surtout pas anglaise, puisque ce sont les Anglais qui nous ont « foutus » dans le pétrin… Ce sont eux qui ont mis au pouvoir Béchara el-Khoury, Camille Chamoun, Pierre Gemayel, Frangié, et qui nous ont combattus, le Dr Ayoub Tabet et moi-même… C’est pour cette raison que j’ai délaissé la politique… »

– Historien malgré vous alors…

– « Oui… Et vous me rappelez ici les mots d’un ambassadeur anglais, qui m’a dit : « Vous avez de la chance d’être historien. Car, n’importe qui peut être député, ministre, ou même président de la République, mais n’importe qui ne peut pas être historien »… »

– Et si vous étiez ce n’importe qui aujourd’hui, qu’auriez-vous fait – en tant que président – sur le plan intérieur ?

– « Moi, les musulmans m’aiment beaucoup… »

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