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Jawad Boulos (1900 – 1982) by One Fine Art

Jawad Boulos (1900 – 1982) by One Fine Art

Jawad Boulos (1900 – 1982)

L’expansion de l’Islam

Avant l’expansion des Arabes de l’Islam hors d’Arabie, les pays de Syrie, de Palestine et d’Irak étaient des Sémites chrétiens, dont la langue était l’araméen. L’Égypte aussi était chrétienne et sa langue, l’égyptien ancien ou le copte. Les pays d’Afrique du Nord, où le christianisme dominait, parlaient des langues hamitiques. Après la conquête arabe, tous ces pays au bout d’un ou deux siècles, furent progressivement arabisés et convertis à l’Islam. L’Iran et le Turkistan adoptèrent l’Islam, mais ils conservent leur langue et leur personnalité respectives.

Evoquant la conquête d’Espagne, Jawad Boulos, déclare:

«Ce sont les Berbères d’Afrique du nord, commandés par les Arabes d’Arabie envoyés par le Calife de Damas qui ont conquis l’Espagne.»

C’est un chef berbère, Tarik ibn Ziad, converti à l’Islam, qui commanda les troupes musulmanes, berbères et arabes, lors de la conquête de l’Espagne. Il franchit le détroit qui sépare l’Europe de l’Afrique et débarqua sur le site dont le promontoire porte, depuis son nom : Jabal Tarik (Gibraltar). En 711, il remporta une victoire près de Cordoue et prit Tolède. Dans la conquête de l’Espagne, les Berbères étaient relativement plus nombreux par rapport aux Arabes.

Avant l’Islam, les habitants de la péninsule arabique, essentiellement nomades, vivaient divisés en tribus indépendantes et souvent hostiles. L’élément essentiel qui unissait les membres de chaque tribu était la parenté de sang, leur descendance d’un ancêtre commun, réel ou supposé. Suivant le Coran, les Arabes devenus musulmans, forment une communauté nationale unie par les liens de la religion islamique: les liens du sang passent au second plan.

Après l’expansion des Arabes hors d’Arabie et de fondation de leur empire notamment sous les Califes omeyyades, la parenté ethnique semble prévaloir sur la communauté religieuse. Les conquérants arabes forment, dans l’empire, la classe dominante et privilégiée. Les non Arabes convertis à l’Islam sont des sujets de rang inférieur et n’ont pas les droits politiques de leurs coreligionnaires arabes. Les Arabes ne tenaient guère à partager, avec aux, les privilèges et les profits attachés à leur qualité de race conquérante et dominante. Aussi les sujets musulmans non Arabes ou «Mawali» devenus plus nombreux que leurs maîtres arabes, finirent par se révolter contre ces derniers et mirent fin à leur suprématie politique et militaire dans l’empire. C’était en 750, soit 110 ans après la conquête arabe.

La pensée libanaise de Jawad Boulos

Le Liban, confie Jawad Boulos, individualité géographique et historique, a constamment formé et développé des groupes sociaux, depuis les époques phéniciennes jusqu’à nos jours.
Lorsque ces groupes sociaux s’unissaient pour vivre ensemble en un État commun, ils constituaient une nation. Lorsque par contre, ils vivaient en groupes séparés constitués en États distincts, ils formaient alors plusieurs nations, appartement à une même famille ethnico linguistique.”

Quant à la réalité phénicienne, Jawad Boulos confie notamment:

«C’est une prétention enfantine. L’histoire et les découvertes archéologiques ne prouvent que trop l’existence au Liban, pendant plusieurs millénaires, d’un peuple dit Phénicien, réuni en un État fédéral ou en une confédération d’États. Les textes assyriens, babyloniens, égyptiens, perses, grecs, romains, la Bible… en sont des témoins irrécusables. Comme les libanais de nos jours, les Phéniciens qui créèrent l’alphabet et fondèrent un vaste empire colonial et maritime, étaient divisés, sur le plan confessionnel, en adeptes du dieu El et adeptes du dieu Baal. Ce dualisme n’empêcha pas leur union en une communauté nationale et politique qui a duré de nombreux siècles. Le nom Phénicien est de basse époque. C’était au début un surnom donné par les Grecs au premier millénaire av. J-C aux habitants du liban. Le vrai nom, depuis le IIIème millénaire est celui, de Cananéen. C’est d’ailleurs de ce dernier nom qu’ils se désignent eux-mêmes.

«Pour les Arabes anciens, dit Jawad Boulos, qui avaient à conquérir à l’Islam le plus de monde possible, le monde était divisé en territoire de l’Islam, gouverné par les Musulmans, et territoire de la guerre, dominé par des étrangers et devant être soumis à l’Islam. Aussi, les traités ou pactes conclus entre Musulmans et non Musulmans n’étaient-ils, en principe, que des trêves. Ce qui distingue le Libanais de l’Égyptien, du Syrien etc. c’est le fait que le Liban est un haute montagne ouverte sur la mer. Ces conditions ont constamment commandé la psychologie et l’histoire des Libanais depuis les périodes phéniciennes jusqu’à nos jours.”

La nation libanaise

Une nation, dans les sens moderne de ce terme, c’est un groupe humain établi sur un territoire défini et qui se caractérise par la volonté de vivre en commun, en une communauté politique unitaire ou fédérale, indépendamment de l’origine raciale et des croyances religieuses. Cette volonté de vivre ensemble n’est que trop évidente chez les libanais, à quelque confession religieuse qu’ils appartiennent. Affirmer cette vérité, c’est prouver le mouvement en marchant.

La ligue Arabe

La ligue Arabe existe depuis 1945. Cette ligue des États arabes aurait pu rendre des services utiles à l’ensemble des pays arabes si la collaboration entre ces pays au sein de la ligue, s’était faite sans arrière-pensée de domination de la part des grands États. Quant à une union politique, unitaire ou fédérale, elle ne pourrait se réaliser qu’avec la connivence du temps. C’est une unité en espérance. Il a fallu plusieurs siècles pour former la nation française. Il en faudrait peut-être beaucoup moins pour voir organiquement unis en un seul État les divers pays arabes. Mais le temps et les circonstances intérieures et extérieures sont nécessaires. S’il a fallu moins d’un siècle pour faire l’Unité de l’Allemagne, n’oublions pas que ce pays n’a qu’un demi million de kilomètres carrés (avant 1914) tandis que la superficie du monde arabe est de 10 millions de kilomètres carrés, qui s’étirent entre la mer et le désert, de l’Atlantique à l’Iran.

Quant à l’union politique des pays arabes elle ne s’est presque jamais faite que par la force et au bénéfice des conquérants étrangers. Sous l’Empire arabe des Califes omeyyades de Damas le Croissant Fertile, l’Égypte et l’Afrique du Nord étaient des pays non arabes en voie d’arabisation. Lorsqu’ils furent en grande partie arabisés et convertis à l’Islam, la suprématie arabe dans l’empire fut renversée (750) par les Iraniens, puis par les Trucs qui dominèrent l’Orient arabe jusqu’en 1918.

La civilisation arabe dans le passé

La vie culturelle et scientifique qui brilla d’un vif éclat sous les premiers califes Abbassides est la création combinée des pays arabises (Irak, Syrie, Iran). Les Arabes d’origine n’y ont qu’une faible part. Le grand et précieux apport de ces derniers est la langue arabe qui fut la langue officielle et littéraire de l’empire Abbasside, et le Coran base fondamentale de la langue et de la littérature arabes. Les écrivains, savants, philosophes iraniens écrivaient eux-mêmes en arabe.

C’est au XIIème siècle, après la domination des Turcs Seljukides dans l’Asie Occidentale, que la civilisation arabo-islamique commença à décliner, puis disparut presque complètement. Il est à remarquer que, lorsque la civilisation musulmane était à son apogée, l’Europe Occidentale vivait dans les ténèbres du Moyen Age, et c’est grâce aux universités arabes d’Espagne que la Renaissance intellectuelle de l’Europe, après plusieurs siècles, put prendre son essor. Il faudra donc du temps pour qu’une vraie renaissance littéraire et scientifique puisse voir le jour. Le passé nous apprend que les pays arabes n’en sont pas incapables; ils ont seulement à rattraper le temps perdu, à mettre les bouchées doubles sans chercher à brûler les étapes. Ce sont surtout les sciences humaines (sociologie, histoire, psychologie, philosophie) qui doivent être étudiées et assimilées. Toute réforme, pour être utile et durable, doit s’inspirer du peuple qui l’entreprend.

Le déterminisme historique

L’étude de la longue histoire des peuples du Proche-Orient m’a permis de constater l’existence tout au long des cinq mille ans de leur évolution historique, d’un certain nombre de constantes, dont les unes sont permanentes, comme les caractères ethniques, et les autres semi-périodiques. On a justement dit que «la politique est la fille de l’histoire et l’histoire celle de la géographie et la géographie ne change pas». Il y a certainement des lois historiques, comme il y a des lois géographiques, naturelles. L’important est de les déceler. La liberté individuelle est indéniable, mais, pour que son action soit utile, elle doit s’exercer en harmonie avec les lois de l’histoire et de la vie.

Prenons le marxisme, il a confirmé de déterminisme historique. Comme toutes les idéologies religieuses, scientifiques, sociales, le communisme s’est présenté, au début, comme une idée-force qui, à l’exemple d’un cataclysme, a bouleversé bien des conceptions anciennes. Mais, avec le temps, les lois de la nature remettent peu à peu les choses dans la voie de l’évolution historique normale. En Russie, en Chine, comme dans les autres pays communistes, le nationalisme géographique et historique prend de plus en plus le pas sur l’idéologie qui tendait à faire du marxisme un élément essentiel de l’unité politique des pays qui l’ont adopté. La Russie et la Chine marxistes-léninistes sont-elles toujours des nations sœurs. C’est tout juste si elles ne déclarent pas la guerre. Chacun de ces deux grands pays reprend peu à peu la voie qui lui commande son évolution historique respective.

Le Liban d’aujourd’hui et le Liban d’hier 

«La géographie commande, écrit René Grousset, et commande toujours. Le Liban d’aujourd’hui continue le Liban du passé. Partie intégrante de l’Orient continental et arabe, il est aussi, par sa haute montagne ouverte sur la mer, une partie du monde méditerranéen. De même que les Phéniciens étaient présents dans tous les coins du monde, échangeant les produits et les idées, avec leurs habitants, de même les Libanais de nos jours ont repris le même métier et sont dans presque toutes les contrées du globe. Comme aux époques phéniciennes, le caractère poly confessionnel du Liban de nos jours n’a pas empêché la renaissance de ses traditions historiques. Le Libanais musulman est aujourd’hui aussi attaché au Liban que son concitoyen chrétien».

Œuvre de Jawad Boulos.

Nul n’ignore que la politique a conduit Jawad Boulos à l’histoire. L’histoire est, en effet, Une véritable école politique; elle fait bénéficier d’une connaissance expérimentée des sociétés humaines, plus large et plus variée que nos observations personnelles. Il s’agit seulement de savoir l’interpréter. «Un homme d’État qui ne connaît pas l’histoire, écrit Jacques Bainville, c’est un médecin qui n’est allé ni à l’hôpital ni à la clinique qui n’a étudié ni les cas ni les précédents».

L’œuvre de Jawad Boulos comprend:

1) Les peuples et les civilisations du Proche-Orient (cinq tomes)
Le premier volume a paru en 1961
Le cinquième et dernier en 1968

2) L’histoire du Liban et des pays environnants.
L’esprit de l’œuvre de notre éminent historien est marqué par le désir d’étaler les principaux faits et événements qui ont changé la face du Proche-Orient.

Cette œuvre est bien documentée. L’auteur y expose une idée du passé qui s’anime et revit sous nos yeux. Une multitude de détails répondent constamment à l’appel de notre curiosité et à notre soif d’acquérir la vérité. Elle a été préfacée par Arnold Toynbee.

Conclusion

L’éminent historien, Jawad Boulos, apporte dans son œuvre l’amour de l’exactitude, la recherche de la vérité libanaise, la sûreté de l’information et l’art de puiser aux sources. Ainsi. Il travailla depuis 1945 à sa collection «Les peuples et les civilisations du Proche-Orient». Il consulta tous les manuscrits et tous les mémoires qui se rapportaient à cette partie du globe. Il essaya également de peindre l’esprit des hommes du Proche-Orient et fit ainsi de son œuvre un panorama vivant sur le monde arabe et islamique. Il mêla aussi au récit des faits historiques et des descriptions des lieux et des contrées dans lesquels se développent les divers événements. En outre. Jawad Boulos a donné une explication raisonnée des événements humains et des lois qui les régissaient, en appliquant la grande méthode historique qui consiste à remonter aux sources, et à y puiser largement de manière à présenter aux lecteurs la vivante résurrection du passé. Jawad Boulos est de culture occidentale mais il possède parallèlement une culture arabe et islamique. D’ailleurs, cette particularité des libanais enrichit le patrimoine collectif de l’Orient Arabe.

Nous ne sommes pas seuls à penser que son œuvre devrait figurer sur toutes les tables de chevet. Notre grand historien se fait aimer encore par ses grandes qualités d’écrivain. Il a l’originalité puissante, la richesse du vocabulaire le plus étendu peut-être en Orient Arabe est en Europe. Enfin, il a le don de faire vivre toutes choses avec un style riche, harmonieux et éloquent. 

Pour toutes ces raisons, Jawad Boulos, reste un grand homme de lettres et l’un des meilleurs spécialistes des questions méditerranéennes et orientales.